La part sublime du clair-obscur…

SPECTACLE PLURIDISCIPLINAIRE
Musique | DanseLittérature | Lumière
D. BUXTEHUDE
Membra Jesu Nostri BuxWV 75
Ad pedes
Ad genua
Ad manus
Ad latus
Ad pectus
Ad cor
Ad faciem
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Danse : Audrey Laurent & Compagnie Hormé
Lumière : Emmanuelle Guillier et Baptiste Masson
XLII
PENSÉES DE NUIT
L’ombre ici-bas la moins transparente, c’est l’âme.
L’homme est l’énigme étrange et triste de la femme,
Et la femme est le sphinx de l’homme. Sombre loi !
Personne ne connaît mon gouffre, excepté moi.
Et moi-même, ai-je été jusqu’au fond ? Mon abîme
Est sinistre, surtout par le côté sublime ;
Et l’hydre est là, tenant mon âme, et la mordant.
Toutes nos passions sont des bêtes rôdant
Dans la lividité des blêmes crépuscules.
L’homme le plus semblable aux antiques Hercules,
Égal par sa stature aux noirs événements,
Qui dompte la fortune en ses poings incléments,
Et fait au sort jaloux l’effet d’un belluaire,
Cet homme, s’il rencontre une femme, veut plaire,
Tombe à genoux, adore et tremble, et ce vainqueur
Du destin est toujours le vaincu de son cœur.
Tout nous ment ! l’âtre est noir, la patrie est ingrate.
Prêtre, pense à Jésus ; juge, pense à Socrate.
L’homme rend la justice ainsi qu’il joue aux dés.
Quand, tour à tour, et l’un après l’autre, accoudés
Au même livre, on a tourné les mêmes pages,
On meurt. Qu’est-ce que c’est que vos aréopages,
Conciles et sénats, conclaves et divans ?
Le poète apparaît au milieu des vivants,
Et, lapidé, s’en va de la terre fatale,
Laissant derrière lui, comme une trace pâle,
L’éternelle beauté du vers mystérieux.
L’homme qui l’insulta le met au rang des dieux.
Et puis ? Un autre esprit vient. L’homme recommence.
XLII
INSCRIPTION DE SÉPULCRE
Je nais. Qui suis je ? Ô deuil, j’ai peur, j’ai froid, je pleure ;
Je souffre, je suis homme, hélas !
Il faudra que je vive, il faudra que je meure.
Avant de marcher, je suis las
Je suis le frais jeune homme, altier comme un génie,
J’aime une femme au pur regard,
Et voici les douleurs, les larmes, l’insomnie.
On aime, on pleure. Hélas, plus tard,
L’âme de souvenirs doucement remuée,
On crie : O beaux jours ! temps joyeux !
Car nos amours s’en vont ainsi que la nuée,
Pluie à nos fronts, pourpre à nos yeux.
Je saigne ; tous les coeurs sont ingrats ; je travaille,
La terre est plus ingrate encor ;
Mon maître prend l’épi, mon lit garde la paille ;
J’ai faim, devant la gerbe d’or !
Voici l’âpre vieillesse, et je me sens décroître ;
Mes. amours, mon coeur en lambeaux,
Gisent en moi ; mes jours sont les arches d’un cloître
Jetant leur ombre à des tombeaux.
Ma vie est un suaire et j’en suis le squelette.
Les ans, des maux accompagnés,
Me garrottent ; chaque heure est une bandelette
Sur mes ossements décharnés.
Quand le tragique fait son apparition, l’armée des ombres rôde… laissant entrer le sublime par la négligence de la grâce qu’il attire dans son sillon.
Rebelle, la flamme de l’espiègle espérance se refuse à sombrer, danse au milieu du chaos et jaillit des confins du drame et des plaies de douleur, comme le cri d’une fervente révoltée.
